Robert MUSIL - L’homme sans qualités
1942
Toute sa vie, Musil aura tenté de concilier la science absolue à l’usage d’un art exact. Et sa vie raconte le drame qu’on encourt à « s’engager dans une œuvre pendant plusieurs décennies sans être assuré d’en venir à bout, au prix d’une grande patience et d’un entêtement surhumain », comme Elias Canetti l’a écrit à son sujet.
A la science, à sa suprématie quasi totale sur son époque, Musil vouait une profonde admiration, ingénieur rompu à la polyphonie des mathématiques avant de se jeter dans la complexe mécanique de la création littéraire. Robert Musil naît le 6 novembre 1880, à Klagenfurt, Autriche provinciale. Le souvenir de sa sœur aînée, morte très jeune, l’obsédera longtemps. De cette image fantasmée, il tirera la matière essentielle de ses personnages féminins.
Il est assez rebelle pour qu’on l’envoie se polir le caractère en pension. L’Ecole militaire d’Eisenstadt lui fournira le décor du roman Les Désarrois de l’élève Törless. C’est à peu près à cette période qu’il se met à écrire. Auparavant, il a dévoré les œuvres de Novalis, Emerson, Dostoïevski, Aristote et Nietzsche.
Ne tardant pas à publier dans diverses revues, aussi bien scientifiques que littéraires, il décide de reprendre des études de philosophie et de psychologie en poursuivant le fil d’une œuvre qui, du coup, s’étoffe de critiques, d’essais, d’aphorismes ainsi que de plusieurs pièces de théâtre. Son premier roman récolte une pluie d’éloges. Mais la guerre éclate. Musil est trimballé au gré des affectations sur le front italien. Batailles et réflexions sont consignées dans son Journal. Il travaille surtout à son projet romanesque : L’homme sans qualités.
De retour du grand combat et très vite contraint à une vie erratique de « noble outsider », il finira par se consacrer tout entier à cette monumentale entreprise. A y consumer jusqu’à son dernier souffle.
Mal compris, à peu près oublié de tous et rendu à un dénuement extrême, il décède dans son dernier exil suisse. En 1942.
C’est au poète Philippe Jaccottet qu’on doit les premières traductions françaises et la redécouverte de L’homme sans qualités en 1957. Le grand œuvre inachevé est d’abord paru en deux tomes. Le premier, sous sa version originelle de 650 pages, est publié en 1930. L’accueil du public fut assez indifférent. Thomas Mann et quelques autres eurent beau verser dans la dithyrambe, l’éditeur hésitera avant d’envisager la publication de la suite.
Mais le mal est fait : l’œuvre de Musil souffre d’une réputation d’intellectualisme. Bientôt ruiné, plus ou moins roué par plusieurs éditeurs, poussé à l’exil par les nazis et presque totalement dépendant du soutien financier de quelques proches, jusqu’à sa mort Musil, affaibli et malade, retravaillera sans relâche le troisième tome de ce gigantesque roman. Sans jamais parvenir à le terminer.
Par excellence le roman de l’inachevé, de l’inaccessible. Il s’ouvre sur l’analyse d’un monde florissant mais à l’agonie. La première partie s’attache, avec un sens quasi scientifique de l’observation, à nous montrer Vienne en une multitude de plans en coupe. Empire de ce que Musil appelle « La Cancanie exemplaire du monde moderne ».
Dans tous ces cercles concentriques du Paradis qui donc serait perdu avant d’avoir même seulement pu être, Musil promène son regard lucide, corrosif mais ému, ironique et utopiste, dans ce qui peut se lire comme une satire et qui doit se regarder telle une gigantesque fresque d’apparence classique, à l’intérieur de laquelle chaque saynète serait soumise au pointillisme d’un vivisecteur érudit, tour à tour philosophe, scientifique et poète, jouant du scalpel comme d’un clavier cannibale, parvenant à cristalliser toutes les qualités requises pour appréhender une forme tout à fait inédite de comédie humaine.
En trompe-l’œil, voici Vienne l’intellectuelle, maman des artistes incapable de sentir le souffle de l’abîme tout proche, où se coudoient, en ondoyant au rythme de la valse, une incroyable invention et un profond désespoir. Partout « l’énergie ruisselle » au point que même les chevaux et les sportifs semblent avoir du génie, que la pensée passe désormais après les actes aussi vrai qu’« il est si simple d’avoir la force d’agir et si malaisé de trouver un sens à l’action ».
À l’énoncé d’un tel gâchis, d’une telle inertie face au péril qui menace, on est vite pris de nausée. Du reste, il n’est pas interdit de penser que le roman anticipe celles, futures de Sartre, Faulkner et Gombrowicz. Mais vomir le monde en misanthrope en éprouvant une sorte de dédain devant la vie n’est pas le propos de Musil.
Pourquoi donc un tel gâchis dans cette ville tellement ouverte qu’a pu s’y inventer l’idée même de la modernité ? Trop d’intelligence peut-être. De vanités sûrement. Cette immense épopée sociale nous offre en prime quarante ans de synthèse intellectuelle. Si elle parvient à faire éclater le cadre romanesque en mille fragments de pure beauté, c’est qu’elle se hisse largement au dessus de la mêlée littéraire de son époque, comme un monument de poésie.
Face au chaos, Musil propose de quitter l’ombre rassurante de Vienne pour chercher la vie juste. L’homme sans qualités, c’est l’histoire de cet homme de la ville qui « décide de prendre congé de sa vie pour chercher le bon usage de ses capacités ». Qu’est-ce à dire ? Que cet homme doit choisir de tout quitter en se dépouillant des qualités qui l’encombrent. Au lecteur d’entreprendre, à sa suite, une odyssée littéraire aux confins du possible.